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Le printemps amazigh : un message de tolérance et de liberté 18 avril, 2017

Posté par docteurboudarene dans : articles de presse , trackback

Cet article a été publié dans la rubrique « idées débats » du quotidien national El Watan du 20 avril 2010. J’espère que la population berbérophone de l’Algérie mais aussi de toute la Numidie antique continuera, avec la même détermination, à revendiquer le droit à son existence. Le Maroc a déjà officialisé Tamazight, la Lybie le fera, à n’en pas douter, dans un avenir proche, notre pays « traîne les pieds ». Pour autant, l’Histoire est en marche et rien ni personne ne peut l’arrêter. Tamazight entrera un jour prochain dans les institutions de la République algérienne. En attendant, ne baissons pas les bras et soyons nombreux aux marches du 20 avril. Un devoir sacré.

Voici cette contribution,  je la propose à nouveau aux lecteurs de mon blog.

Faut-il rappeler que ce mois d’avril 1980 a vu naître, à l’Université de Tizi ouzou, un mouvement de contestation pacifique dont l’origine était l’interdiction, par le pouvoir de Chadli, d’une conférence que devait y tenir feu Mouloud Mammeri ? Les étudiants et des enseignants avaient, d’un commun accord, décidé d’organiser la protestation. « Que la conférence ait lieu ou non, nous marcherons », avaient-ils convenu, pour bien signifier leur détermination à lutter pour la promotion des langue et culture amazigh et pour l’émancipation des libertés démocratiques. L’Université de Tizi Ouzou avait quitté ses remparts. Est arrivé ce qui devait arriver. Toute la Kabylie, on s’en souvient, s’était soulevée pour soutenir les étudiantes et les étudiants  agressés par les forces de la répression qui avaient investi dans la nuit les cités universitaires.

Grèves générales et marches, ponctuées par les expéditions punitives des services de police et de la gendarmerie, avaient fait le quotidien des citoyens de la région durant plusieurs semaines. 24 animateurs du mouvement, avaient été arrêtés. Ce n’était la mobilisation sans faille de la population, les détenus risquaient la peine capitale pour cause d’ « atteinte à la sûreté de l’Etat ».

Une campagne de désinformation et de diabolisation de la Kabylie avait été, durant cette période, orchestrée par les médias gouvernementaux. Le quotidien El Moudjahid et la télévision, particulièrement zélés, avaient notamment accusé les 24 détenus de «porter atteinte à l’unité nationale » et d’être des «agents à la solde de l’ennemi extérieur».

Ces accusations, au demeurant récurrentes depuis le recouvrement de l’indépendance du pays, n’avaient pas eu l’effet attendu sur le peuple algérien, et la population de la région – qui avait immédiatement adhéré aux revendications du mouvement – avait soutenu sans faille les prisonniers. Etaient, en effet, présentes dans l’esprit de chacun les « affaires » des poseurs de bombe et de Cap Sigli. Des provocations organisées, en ce temps, par le régime  de Boumediène pour détourner l’attention de l’opinion publique des luttes de clans qui agitaient le sérail et des dissensions et règlements de compte qui se jouaient au sommet de l’Etat.

A chaque fois que des voix s’élèvent pour demander plus de liberté et de démocratie et que le pouvoir craint pour sa survie, il crie au complot de la main étrangère. Si les voix qui s’élèvent proviennent de Kabylie, le travail de propagande n’est que plus aisé. Le mouvement d’avril 80 était donc une nouvelle occasion pour agiter l’épouvantail des « ennemis intérieur et extérieur » de la nation et pour désigner au peuple algérien les kabyles comme une menace pour l’unité nationale. Le péril séparatiste …

Le mouvement d’avril 80 – dont les revendications fondamentales étaient les libertés démocratiques et la reconnaissance de la culture amazigh – avait suscité l’adhésion populaire spontanée dans la région parce qu’il était pacifique et juste, et parce qu’il avait conditionné sa légitimité à la volonté de ses animateurs d’affirmer sans équivoque sa filiation avec l’histoire du mouvement national et le combat libérateur de la nation. Le mouvement du printemps 80 avait puisé sa force de sa détermination à inscrire son action dans la continuité des messages de Novembre 54 et des résolutions du congrès de la Soummam. La référence aux aînés – qui ont affirmé, à l’occasion de la crise berbériste de 1949, l’amazighité de l’Afrique du Nord et qui ont, dans l’organisation administrative de l’Algérie combattante, résolument défendu la spécificité kabyle de la Wilaya III – avait été le socle sur lequel la génération du printemps amazigh avait amarré son combat pour la promotion de l’identité algérienne (arabe algérien et tamazight) et pour l’émancipation des libertés démocratiques. Le profond désir de s’approprier les valeurs qui ont constitué les fondements du combat libérateur des aînés a donné, sans aucun doute, toute sa signification et tout son sens au printemps amazigh. Un mouvement généreux et d’essence patriotique. C’est pourquoi il a sonné le glas du parti unique et c’est pourquoi il a survécu à toutes les manipulations du pouvoir qui n’a pas, au jour d’aujourd’hui, renoncé à en venir à bout. Occulter l’esprit et la lettre du printemps berbère, minimiser sa portée mais surtout le dépouiller de l’important impact qu’il a pu avoir sur la vie politique nationale : ce sont là les principaux objectifs du pouvoir.

Le Mouvement Culturel Berbère (MCB), né de la désobéissance civile – parce que c’en était une – de ce mois d’avril 80, a résisté à l’oubli. Sa présence dans l’esprit de chacun oppose à ce jour un démenti à tous ceux qui souhaitent que les citoyens de Kabylie cessent de croire et abandonnent la position d’avant-garde de leur région dans la revendication identitaire et des libertés démocratiques. Les festivités qui sont organisées, chaque année, autour de cet événement, en particulier dans les universités de Tizi Ouzou, Béjaïa, Boumerdès et Alger, démontrent, s’il en est, que malgré les tentatives de pollution qu’il subit, le message du printemps amazigh demeure intact et continue d’être porté par une population qui lui est restée fidèle.

Pour autant, au lendemain du tragique « printemps noir de Kabylie », le pouvoir de Bouteflika – sur les traces de ses prédecesseurs, Boumediène et Chadli – a été tenté de manipuler, une fois de plus, le projet émancipateur d’avril 80. L’explosion de violence, légitime il faut le souligner, qui a suivi l’assassinat du jeune Massinissa, a réveillé les vieux démons de la pensée unique qui a trouvé là une nouvelle occasion pour exploiter le mécontentement populaire par plus de provocation. Les  propos du ministre de l’intérieur – qui a traité de voyou le lycéen assassiné en avril 2001, à l’intérieur de la brigade de gendarmerie de Béni Douala – ont jeté de l’huile sur le feu et accentué la colère et l’indignation de toute la population. L’assassinat ensuite par les forces de la gendarmerie nationale de 126 jeunes et la mutilation de milliers d’autres a failli précipiter la région dans l’irréparable. Aujourd’hui encore, nous sommes en droit de nous interroger sur les causes réelles qui ont amené à cette tragédie. Un jeune lycéen abattu dans les locaux de la gendarmerie, comment ? Pourquoi ? En tout état de cause, une provocation de plus.

L’extraordinaire mobilisation populaire qui s’en est suivie a d’autant plus effrayé le régime qu’elle a naturellement inscrit son action dans la continuité du printemps berbère. Nous étions en effet en avril, une date – anniversaire chargée de symboles. Le pouvoir ne l’avait pas oublié. Il fallait donc empêcher, au plus vite, le message du printemps 80 de resurgir dans les mémoires et de servir de combustible à la révolte du printemps noir de Kabylie. Les manœuvres et pressions qui ont été exercées sur quelques animateurs de la révolte avaient pour objectif ce dessein. Le sens du mouvement citoyen a été, pour un moment, dévoyé. Certains animateurs ont, non seulement, activement empêché l’établissement du lien entre les deux événements – avril 80 et 2001 -, ils ont de plus tenté de substituer le second au premier afin de briser le lien symbolique de filiation qui existe entre les deux événements.

Une erreur qui les a, naturellement, rendus suspects aux yeux de la population de la région.

Par ailleurs, ils se sont violemment attaqués aux partis politiques de l’opposition démocratique. Ils ont vilipendé et jeté l’anathème sur leurs militants, dont certains ont été des animateurs incontestables du printemps 80. Parce qu’ils n’ont pas, pour la plupart, vécu avril 80 et qu’ils sont montés tardivement dans le train de la contestation d’avril 2001, ces personnes se sont érigées en portes paroles uniques de la culture amazigh et de la démocratie. Ils se sont investis, avec une ardeur suspecte, dans la mission de purification de la région et voulaient être seuls sur la place. Une agressivité qui dissimulait mal l’impatiente ambition à écarter les concurrents potentiels et témoignait de l’impérieux désir de se poser en unique alternative. Des personnages alliés objectifs et inespérés d’un pouvoir qui a, bien sûr, saisi cette opportunité pour diviser. Arouch dialoguistes et non dialoguistes… chacun s’en souvient.

L’une de ces personnes n’avait pas hésité, en ce temps, à se comparer au géant Abane Ramdane. Nul n’avait jusque là osé le faire. Une comparaison qui participe de la naïveté de son auteur ? Un acte délibéré et réfléchi, un objectif ? Sans doute les deux à la fois. Dans tous les cas, un agissement qui dégrade, de façon sournoise et insupportable, le mythe incarné par l’artisan de la plateforme de la Soummam. Assurément, une mystification qui ternit le symbole et qui vient au secours de ceux qui ont, à maintes reprises, porté atteinte à cette icône de la révolution.

Souiller la vie politique de la région en ajoutant à la confusion et fractionner les énergies pour amoindrir sa combativité, entraver la transmission du message d’avril 80 aux jeunes générations. Le pouvoir n’a pas été avare de moyens pour ce faire. Il s’est méthodiquement appliqué à effacer cet événement (avril 80) pour empêcher que la conscience populaire n’établisse un lien de filiation entre le printemps amazigh et le printemps noir. Les événements d’avril 2001 ont constitué une aubaine, une opportunité toute trouvée pour accomplir ce dessein et faire d’une pierre deux coups. Réduire d’une part le printemps noir à une émeute violente qu’il faut disqualifier aux yeux d’une population algérienne – déjà traumatisée par une décennie de terrorisme – et en faire une sédition qu’il faut réduire par la force. Minimiser d’autre part la vigueur et la portée du message pacifiste du printemps berbère en neutralisant les animateurs qui l’ont porté et en les remplaçant, notamment, par des individus acquis. Il faut donc gommer de la mémoire collective des « témoins gênants » grâce auxquels ce lien filial peut se transmettre.

Un objectif qui a failli aboutir.

Avril 80 a été certainement un tournant décisif dans l’histoire de l’Algérie indépendante. Une Algérie où était exigé de la société, trois décennies durant, d’émarger sous l’article 120 pour seulement s’organiser. Le pouvoir a compris que l’effondrement de sa toute puissance est venu de ce mouvement, le printemps amazigh.  Les convulsions qui ont émaillé, par la suite, la vie sociale et politique de la nation ont accentué son inquiétude. Il a, dès lors, régulièrement travaillé à prendre en charge toutes les contestations qui ont secoué le pays. Par la brutalité et la répression ou par l’infiltration et la manipulation. Plus souvent par les deux. Octobre 88 et avril 2001 en ont « fait les frais ».

Incontestablement, le printemps amazigh a été un précurseur.

La première organisation des enfants de chouhada et l’union médicale algérienne (UMA) – non affiliée à l’organisation centrale – sont nées à Tizi Ouzou, à la suite du printemps 80. L’une et l’autre se sont émancipées de l’article 120 qui mettait dans l’obligation toute organisation sociale ou professionnelle de se mettre sous la houlette du parti unique, le FLN. La première ligue des droits de l’Homme est née également dans le prolongement de la contestation du printemps amazigh. La cour de sûreté de l’Etat avait été, à nouveau, réveillée. Un procès avait eu lieu à huis clos à Médéa. C’était en 1985. Les initiateurs de cette ligue, pour la plupart des personnes impliquées dans le mouvement d’avril 80, avaient été incarcérés dans la prison de Berrouaghia puis jetés dans le pénitencier de Tazoult-Lambèse.

Trente années ont passé depuis. Même si beaucoup de chemin reste à parcourir, l’Algérie a, sans conteste, gagné en liberté. Elle s’est émancipée de la pensée et du parti uniques. Une avancée considérable. Quand à l’identité amazigh, elle est toujours frappée d’ostracisme. Une langue devenue nationale mais que le régime ne veut surtout pas officielle ; un HCA (haut commissariat à l’amazighité) alibi, qui n’a aucun moyen et aucune prérogative pour promouvoir les langue et culture amazigh ; un enseignement de tamazight voué à l’échec parce que son destin a été volontairement lié à celui de la langue arabe. On ne sait pas encore, en effet, comment transcrire la langue amazigh, en caractère universel ou en caractère arabe ? Même si le choix des pouvoirs publics est déjà, sans être avoué, porté sur le second. Et pour cause, la quatrième chaîne de télévision transcrit le tamazight en caractère arabe…

Des raisons qui doivent conforter les militants de la cause dans la poursuite de leur combat.

Le printemps amazigh n’est ni raciste ni séparatiste. Il est porteur de valeurs de tolérance et de liberté, quand bien même on continue, encore aujourd’hui, à l’agiter comme un danger pour la cohésion de la nation algérienne. Le printemps amazigh est un hymne à la démocratie et à l’émancipation pleine et entière du citoyen. Il a été, et est toujours, intentionnellement occulté par le pouvoir pour amoindrir sa portée, aidé en cela – il faut le souligner – par des analystes de la vie sociale et politique et par des intellectuels qui refusent toujours de voir dans le printemps amazigh un précurseur et un espoir.

Les manifestations traditionnelles qui entourent l’anniversaire de cet événement ont, il est vrai, perdu un peu de leur vigueur. Sans doute parce que la revendication identitaire a faibli face au combat politique qui a prévalu depuis l’ouverture démocratique de 1989. La constance de la célébration annuelle du printemps amazigh montre, toutefois, que le message d’avril 80 est imprimé dans la conscience collective et qu’il est, malgré tout, porté par les plus jeunes générations, celles qui ne l’ont pas connu.

Parce que son combat est fécond, la Kabylie a confiance dans son avenir. Les valeurs – qui ont été à l’origine de la contestation de ce mois d’avril 80 et qui ont nourri l’engagement de ses militants – ne doivent cependant pas être otages de l’idéologie ; comme elles ne doivent pas également être prisonnières des seuls rituels annuels, sans doute stérilisants. La pérennité des valeurs qui ont fondé le message du printemps amazigh dépend de la capacité des citoyens de la région à dépasser leurs différends et à créer ensemble la dynamique d’union qui va garantir l’indispensable continuité de la transmission de l’héritage d’avril 80 aux générations futures.

Une exigence historique, un gage pour sa survie.

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