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Frantz Fanon: une prémonition à lire 5 janvier, 2017

Posté par docteurboudarene dans : autres écrits , trackback

J’ai relu « les damnés de la terre » de Frantz Fanon. Un ouvrage bien connu et que tout psychiatre algérien a lu et relu ou devrait lire et relire.

Fanon est psychiatre. Il est martiniquais d’origine et a travaillé à l’hôpital psychiatrique de Blida – qui porte aujourd’hui son nom – durant la période de la révolution algérienne; une guerre de libération pour laquelle il a immédiatement pris fait et cause. Est-il nécessaire de rappeler que ce psychiatre – qui a rejoint les maquis algériens – a activement participé à la libération de notre pays ? Les algériens de la génération de l’indépendance – et ceux qui ont fait la guerre -  s’en rappellent bien.

Je n’en dirais pas plus à ce sujet. Je n’évoquerai pas non plus son parcours de psychiatre engagé. Ce n’est pas mon objectif de ce jour.

En relisant cet ouvrage, les damnés de la terre, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle entre ce que je redécouvrais progressivement dans ma lecture et les péripéties qui ont émaillé le destin de notre pays au lendemain de sa libération du joug colonial; comme je n’ai pas pu, d’ailleurs, m’empêcher d’établir le lien entre cet épisode de la post-indépendance et ce que vit encore aujourd’hui le peuple algérien.

Je voudrais partager avec les lecteurs de mon blog un petit passage de ce qu’a écrit, il y a plus de cinquante ans, cet auteur. Un visionnaire, s’il en est. 

Une prémonition ? Un avertissement ? Les deux à la fois ? Chacun appréciera. 

Une bourgeoisie telle qu’elle s’est développée en Europe a pu, tout en renforçant sa propre puissance, élaborer une idéologie. Cette bourgeoisie dynamique, instruite, laïque, a réussi pleinement son entreprise d’accumulation du capital et a donné à la nation un minimum de prospérité.

Dans les pays sous développés, nous avons vu qu’il n’existait pas de véritable bourgeoisie mais une sorte de petite caste aux dents longues, avide et vorace, dominée par l’esprit gagne-petit et qui s’accommode des dividendes que lui assure l’ancienne puissance coloniale. Cette bourgeoisie à la petite semaine se révèle incapable de grandes idées, d’inventivité. Elle se souvient de ce qu’elle a lu dans les manuels occidentaux et imperceptiblement, elle se transforme non plus en réplique de l’Europe mais en sa caricature.

La lutte contre la bourgeoisie des pays sous développés est loin d’être une position théorique.

Il ne s’agit pas de déchiffrer la condamnation portée contre elle par le jugement de l’histoire. Il ne faut pas combattre la bourgeoisie nationale dans les pays sous développés parce qu’elle risque de freiner le développement global et harmonieux de la nation. Il faut s’opposer résolument à elle parce qu’à la lettre, elle ne sert à rien. Cette bourgeoisie, médiocre dans ses gains, dans ses réalisations, dans sa pensée, tente de masquer cette médiocrité par des constructions de prestige à l’échelon individuelle, par les chromes de voitures américaines, des vacances sur la Riviera, des week ends dans les boites de nuit néonisées.

Cette bourgeoisie  qui se détourne de plus en plus du peuple global n’arrive même pas à arracher à l’occident des concessions spectaculaires : investissements intéressants pour l’économie du pays, mise en place de certaines industries. Par contre, les usines de montage se multiplient, consacrant ainsi le type néocolonialiste dans lequel se débat l’économie nationale. Il ne faut donc pas dire que la bourgeoisie nationale retarde l’évolution du pays, qu’elle lui fait perdre du temps ou qu’elle risque de conduire la nation dans des chemins sans issue. En effet, la phase bourgeoise dans l’histoire des pays sous développés est une phase inutile. Quand cette caste se sera anéantie, dévorée par ses propres contradictions, on s’apercevra qu’il ne s’est rien passé depuis l’indépendance, qu’il faut tout reprendre, qu’il faut repartir à zéro. La reconversion ne sera pas opérée au niveau des structures mises en place par la bourgeoisie au cours de son règne, cette caste n’ayant fait autre chose que de prendre sans changement l’héritage de l’économie, de la pensée et des institutions coloniales.

Il est d’autant plus facile de neutraliser cette classe bourgeoise qu’elle est, nous l’avons vu, numériquement, intellectuellement, économiquement faible. Dans les territoires colonisés, la caste bourgeoise après l’indépendance tire principalement sa force des accords passés avec l’ancienne puissance coloniale. La bourgeoisie nationale aura donc d’autant plus de chance de prendre la relève de l’oppresseur colonialiste qu’on lui aura laissé le loisir de rester en tête à tête avec l’ex puissance coloniale. Mais de profondes contradictions agitent les rangs de cette bourgeoisie, ce qui donne à l’observateur attentif une impression d’instabilité. Il n’y a pas encore d’homogénéité de caste. Beaucoup d’intellectuels par exemple condamnent ce régime basé sur la domination de quelques uns. Dans les pays sous développés, il existe des intellectuels, des fonctionnaires, des élites sincères qui ressentent la nécessité d’une planification de l’économie, d’une mise hors la loi des profiteurs, d’une prohibition rigoureuse  de la mystification. De plus, ces hommes dans une certaine mesure luttent pour la participation massive du peuple à la gestion des affaires publiques.

Dans les pays sous développés qui accèdent à l’indépendance, il existe presque toujours des intellectuels honnêtes, sans idées politiques bien précises qui, instinctivement, se méfient de cette course aux postes et aux prébendes, symptomatiques des lendemains de l’indépendance dans les pays colonisés. La situation particulière de ces hommes (soutiens de familles nombreuses) où leur histoire (expérience difficile, formation morale rigoureuse) explique ce mépris si manifeste pour les débrouillards et les profiteurs. Il faut savoir utiliser ces hommes dans les combats décisifs que l’on entend mener pour une orientation saine de la nation. Barrer la route à la bourgeoisie nationale, c’est, bien sûr, écarter les péripéties dramatiques des lendemains de l’indépendance, les mésaventures de l’unité nationale, la dégradation des mœurs, le siège du pays par la corruption, la régression économique et, à brève échéance, un régime antidémocratique reposant sur la force et l’intimidation. Mais c’est aussi choisir le seul moyen d’avancer…

Commentaires»

  1. Bonsoir Mahmoud
    Je suis chirurgien et la psychiatrie est une vue d avion pour moi Mais j avoue que j irai lire ce livre tu m as persuadée
    Mais je pense qu une classe sociale ne peut se faire écraser par de  » faux bourgeois » que si elle le veut bien .
    Qu en penses tu ? Je viens souvent à ce blog et j’ai un vague souvenir d un certain Docteur Boudarene psychiatre mais pas au chu de Tizi je me souviens de Merabtene une copine a essayé de rafraîchir ma memoire de chirurgien Je crois avoir un souvenir
    l important ce blog est interessant surtout le sujet du 3/1/2017
    Bonne continuation

  2. Bonjour Djamila,
    J’ai travaillé quelques années au CHU avant qu’il ne le devienne, c’était dans le milieu des années 80 – Eh oui!Je suis vieux maintenant – Pour les besoins de la mi-temps (service civil). Mais j’ai continué quelques fois à enseigner la psychiatrie quand la fac de médecine a ouvert. Quand ils avaient besoin de moi.
    Mérabtène est plus jeune que moi de quelques années. Disons que je suis maintenant parmi les plus anciens psychiatres d’Algérie, en tout cas le premier à être arrivé à TO, c’était fin 82.
    Voilà, tu sais tout.
    Pour ce qui est de Fanon, je pense qu’il faut le relire. C’est ce que j’ai fais. Il est vrai qu’il était un psychiatre et un intellectuel engagé et en ce temps là, ce n’était pas très évident. J’ai été frappé, non pas par son expérience de psychiatre, au demeurant riche, mais par son sens aigu de l’observation de la société. De ce point de vue, l’extrait que j’ai choisi et que j’ai publié sur mon blog il y a plusieurs mois m’avait particulièrement interpelé. Ce qu’il avait dit est superposable en tous points (enfin presque) avec ce que vit l’Algérie depuis son indépendance, et peut-être aujourd’hui plus que jamais avec l’émergence dans la vie politique et économique nationale de cette oligarchie vorace qui a pris possession des leviers de commande dans le pays. Une bourgeoisie sans culture – ignorante – qui ne crée aucune richesse et qui prospère à l’ombre de l’import-import. Tout ce que Fanon a dit en quelques sortes.
    Bonne journée Djamila et au plaisir de te retrouver.
    Au fait, je ne sais pas qui tu es. Je veux dire que je ne te situe pas. Tu travailles où. Pas à TO!

  3. bonjour, j étais interne puis résidente puis assistante en chirurgie orthopédie au chu de TO mais j ai quitté le pays pour la France et la je suis chirurgien orthopédiste je m appelle Djamila Hannachi je ne sais si tu me situés Mais l important c est que ton blog est très passionnant
    Bonne année et meilleurs vœux

  4. Bonjour Djamila,
    Oui je crois que je te situe. Nombreux sont ceux qui ont hélas quitté ce pays. Un grand dommage mais chacun a le droit de chercher son bonheur où il veut/peut. Bon vent.
    Bonne et heureuse année à toi aussi.

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