navigation

Je n’ai jamais oublié ces draps de fortune. 1 octobre, 2016

Posté par docteurboudarene dans : autres écrits , trackback

Un soir, dans un moment de complicité – le chocolat noir aidant, c’était son péché mignon – ma mère me confie ce larcin qu’elle a commis, voilà un peu plus de cinquante ans.
C’était quelques mois après l’indépendance de l’Algérie.
Elle venait « d’accéder » au statut de veuve de chahid.
La vie et la guerre de libération nationale en avaient décidé ainsi.
Elle avait trente ans et quelques mois, et sur les bras 5 enfants dont l’ainée, une fille, avait 13 ans.
J’en avais huit.
Des larcins?
Ma mère en a commis plusieurs, elle le disait et l’assumait, mais celui là – celui qu’elle s’apprêtait à me confier – raconte à lui seul tout ce qu’avait été sa vie.
J’ai envie de partager avec vous cette confidence.
Non pas par besoin d’exhibitionnisme – ma mère n’aurait pas aimé cela, elle était pudique – mais parce que je sais que de nombreuses veuves de chouhada auraient pu, au lendemain de l’indépendance, vivre cela.
Des dons arrivaient dans les villages.
J’en ai souvenance et ma mémoire de ces instants est restée aujourd’hui telle que.
Des bidons de graisse végétales en forme de parallélépipède, des boites cylindriques de confiture de figues, des cartons de savon et des sacs de farine, tous estampillés « donated by the people of United States of America ».
A sa libération, les USA tendaient la main à l’Algérie. Je n’en dis pas plus à ce sujet.
Si la farine que contenait les sacs était recherchée et bienvenue, comme tous les autres aliments d’ailleurs, l’emballage en tissu – les sacs vides – l’étaient tout autant.
Ils étaient convoités par tous.
Ces sacs étaient bien blancs et visiblement très solides.
Ma mère les voulait aussi.
Mais les hommes en charge de la distribution des denrées alimentaires les réservaient pour eux…prétextant que ces sacs repartaient d’où ils venaient.
« Je les voulais, j’en avais besoin », m’avait-t-elle répété comme pour se justifier, se déculpabiliser.
« J’avais attendu que les hommes aient eu le dos tourné, occupés à leur tâche, je les avais subtilisés et j’avais disparu ».
Ils savaient tous que c’était elle la responsable du vol et ils n’avaient pas manqué de réclamer les sacs. Elle avait tenu bon.
« Je savais que ce n’était pas bien, ils auraient pu me les donner, ils n’étaient pas dans le besoin ».
J’ai dormi pendant longtemps sur cette inscription à la peinture bleue.
Ma mère avait ouvert les sacs et avait confectionné, avec, les draps qui avaient constitué pendant plusieurs années l’essentiel de notre literie.
Ils étaient bien chaud.
Je crois qu’ils l’étaient d’autant plus parce que nous nous demandions tous – ma fratrie et moi – ce que pouvait bien signifier cette phrase, « donated by the people… « .
Une phrase mystérieuse, magique.
Une phrase qui chassait le spectre de la faim, qui nous apportait à manger et nous gardait au chaud.
Le mystère a disparu quand ma soeur, mon aînée de deux ans, a commencé à apprendre l’anglais.
La phrase n’avait plus alors de secret.
Son caractère magique s’en est allé.
Mais c’était beaucoup plus tard.
Nous avions entre temps grandi mais les draps étaient là longtemps encore.
Quand j’ai dit à ma mère que j’ai encore en mémoire ses draps, qu’ils étaient confortables et bien chauds, elle en a été très surprise mais le bonheur se lisait dans son regard. Elle en a été heureuse.
Ce larcin n’en était plus.
Il était subitement devenu un acte héroïque dont elle tirait fierté.
Que ses enfants se rappellent de ses draps? Elle ne s’en était pas douté. Elle pensait que nous n’avions pas conscience de la vie que nous menions, que nous étions comme tous les enfants, insouciants.
Alors ils doivent se souvenir de tout… Ce qu’elle devait penser.
Combien de veuves de chouhada ont du recourir à de tels agissements pour couvrir, protéger, leurs enfants?
Sans doute beaucoup.
Nous avons survécu.
Aujourd’hui ma mère n’est plus.
Comme beaucoup de veuves, elle a été éprouvée par son existence difficile. Un destin contrarié marque, pèse et jette une hypothèque sur la vie.
Les veuves de chouhada, il n’y en a plus beaucoup.
Avec leur disparition, disparait la mauvaise conscience de ceux qui ont présidé au destin de notre pays.
Je n’ai jamais oublié ces draps de fortune.

Commentaires»

  1. Bonsieur Mr
    Très beau souvenir des draps de pur coton venant des USA .C était pas mal à cette époque.Belle histoire , touchante mais la le psychiatre que vous êtes peut se permettre des draps de soie .
    Just pour rire

  2. sans vous connaitre mais a travers votre blog j avais une grande idée de vous et vos capacités intellectuelles mais je vois que vous avez occulte mon message sans doute ai je heurté votre sensibilté je ne croyais pas la barre si basse encore désolée c etait de l humour

  3. Bonjour Djamila
    Je suis désolé. Je n’ai pas occulté votre message et vous n’avez pas heurté ma sensibilité. C’est juste que le temps passe trop vite et que j’ai manqué aux règles élémentaires de la bienséance. Pardonnez moi.
    Très cordialement. Bonne journée à vous.

Laisser un commentaire

KeepOpen |
Voyages |
quand j'ai la parole ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Copro89
| Mots de Tête d'Algérie
| ZEN D ESPRIT